L’AICA CARAÏBE DU SUD

70 years of AICA

Par Dominique BREBION

Présidente de l’AICA CARAÏBE DU SUD


Saviez – vous qu’il existe au sein des soixante sections de l‘AICA international une micro- section tout à fait originale ? Son originalité réside dans son inter-régionalité. En effet, aux côtés des autres sections nationales  de la Caraïbe, Cuba, Haïti, République Dominicaine et Porto Rico, l’Aica Caraïbe du Sud, unique section inter-régionale, réunit des membres de plusieurs îles de l’archipel et de leur diaspora

La  décision de créer la section Aica Caraïbe du Sud et d’y réunir plusieurs îles, a été prise lors de la biennale de peinture de République Dominicaine en 1996, à la demande de l’AICA international. Alisson Thompson puis Nick Whittle, domiciliés à Barbade, ont été les premiers présidents de la section. C’est à la Martinique que siège la présidence depuis plusieurs années.

Cette inter-régionalité est à la fois une  richesse et un  handicap. Richesse par ses apports d’horizons divers qui inscrit la section dans la réalité de la Caraïbe mais handicap dans la mesure où il est plus difficile de travailler étroitement et quotidiennement ensemble. Nous ne vivons pas sur le même territoire et ne parlons pas la même langue. Ce qui implique des déplacements onéreux pour se rencontrer en assemblées générales ou simplement pour échanger et exige aussi souvent la mise en place d’un interprétariat, lui aussi coûteux.  Ce qui implique également des complications bancaires et la perte d’un pourcentage  lors du versement des cotisations par virement international.

Comment exercer pleinement une critique caribéenne dans un contexte de fragmentation   géographique et linguistique ?

Il n’existe pas de définition unique et précise de la Caraïbe. Ce terme inventé au XXème siècle, en permanente réévaluation ou réinterprétation, désigne un espace à géométrie variable à forte hétérogénéité culturelle, linguistique, socio-économique et politique. C’est une réalité géo- historique qui s’étire sur près de 3500 kilomètres d’est en ouest et sur un peu plus de 2000 kilomètres du nord au sud.

Archipel contrasté, la Caraïbe, c’est donc tout à la fois, des îlots minuscules, des atolls, des îles si vastes qu’on n’en voit pas les limites,  des espaces continentaux.

Il y a une diversité de la  superficie des territoires : Cuba est une île cent fois plus vaste que la Martinique.

Il y a une diversité des densités de population : les onze millions d’habitants de Cuba forment contraste avec les   mille huit cent vingt quatre âmes de Saba dont la capitale Bottom abrite cinq cents personnes.

Il y a une diversité des situations :  des îles–états (Barbade, La Dominique) ;  des états bi-insulaires (Trinidad & Tobago, Saint Kitts & Navis) ;  des archipels (Les Bahamas) ;  des îles bi-étatiques (Haïti et la République Dominicaine, Saint-Martin et Sint Maarten) ;  des îles dépendantes d’une métropole européenne (Martinique, Curaçao, Iles Caïmans) ;   un état associé aux Etats – Unis (Porto Rico) ;    des archipels divisés (Iles Vierges britanniques et îles vierges américaines).

Chacune de ces anciennes colonies a connu une évolution vers son statut d’aujourd’hui à son  propre rythme et actuellement,    il n’y coexiste pas moins de sept statuts politiques distincts.

La Caraïbe est une mosaïque géographique, une  mosaïque politique mais aussi une mosaïque linguistique puisqu’on y parle anglais, espagnol, français, néerlandais, créole.

Multiple, la Caraïbe l’est aussi en matière de structuration économique. Chacun des accords et des conventions de coopération économique instaure une délimitation différente de la Caraïbe en fonction des alliances.

La structuration culturelle ne suit pas le même rythme dans tous les pays de la Caraïbe. Les régions les plus vastes, les plus peuplées, les premières à conquérir l’indépendance – d’anciennes colonies espagnoles-   sont les leaders du développement culturel et regroupent les premières écoles d’art, les premiers musées, les biennales internationales.

Ainsi la première académie des Beaux arts, l’académie San Alejandro  a été fondée à la Havane  en 1818. C’est la seconde académie d'Amérique après San Carlos de Mexico. En 1976, c’est l’Institut supérieur des arts de Cuba qui voit le jour.

Le premier musée d’art de la Caraïbe est le musée National cubain crée en 1913.

 Et les trois biennales de la Caraïbe ont été organisées dans les îles des grandes Antilles, à Porto Rico en 1970, à Cuba en 1984, en République Dominicaine en 1992.  A côté de ces îles leaders, des îles de moindre superficie et moins peuplées  connaissent une structuration aujourd’hui moins aboutie. Il existe aussi des  îlots dont la  très faible superficie et densité de population rendent la structuration culturelle plus complexe.

Chacune des zones linguistiques  entretient des relations privilégiées avec son ancienne puissance colonisatrice et connaît un développement différent en fonction du soutien apporté par sa diaspora. Les îles hispanophones sont intégrées à l’espace latino-américain fort d’un large public potentiel de près de 400 000 000 personnes. Les îles anglophones s’adossent à la diaspora anglo- américaine intéressée par les problématiques black, très prégnantes également en Caraïbe. Les départements français des Amériques, moins nombreux et moins peuplés ne bénéficient pas de la même visibilité outre Atlantique. Les îles néerlandaises connaissent un sort similaire.

Sur le plan des arts visuels, la Caraïbe reste une terra incognita non répertoriée sur le marché international de l’art.

Afin de prendre en compte ce contexte, d’accroître la visibilité des artistes et de fluidifier les échanges entre critiques, la section –outre des activités plus traditionnelles de séminaires, conférences et publications- a initié deux programmes spécifiques, L’œil du lézard et Théorie et critique d’art en Caraïbe.

Tout un groupe de théoriciens de la Caraïbe a prêté attention à la vitalité de la région. Benítez Rojo, Stuart Hall, David Scott, Edouard Glissant, Michael Dash ou  Kobena Mercer  ont développé des nouvelles analyses sur la Caraïbe qui l’ont placée  au cœur de la cartographie de la pensée contemporaine. Théorie et critique d’art en Caraïbe propose aux chercheurs, étudiants, critiques, curators, amateurs d’art, plasticiens  l’accès en trois langues, anglais, français, espagnol, à des textes théoriques fondamentaux afin d’intensifier les échanges qui se développeront ainsi à partir d’une base théorique partagée. Il est essentiel que les critiques, curators,  étudiants caribéens maîtrisent les mêmes connaissances théoriques et les mêmes concepts critiques, ne serait-ce que pour permette des échanges dynamiques lors des colloques.

La collection de web- vidéos trilingues, L’Oeil du lézard, offre une brève présentation des démarches plastiques des artistes de la Caraïbe pour enclencher   de nouvelles collaborations, une participation à une exposition, un approfondissement dans la perspective d’un article critique. Ce peut – être aussi un support pédagogique pour l’histoire de l’art contemporain de la Caraïbe.  

La Caraïbe demeure un laboratoire exceptionnel où s’est élaboré un nouveau paradigme pour penser l’identité, la créolisation avec des théoriciens comme Kamau Braithwaite  et Edouard Glissant.

Après  une rupture  liée à l’esclavage et à la colonisation entre l’art précolombien et l’art actuel,  émerge aujourd’hui une création artistique dense et complexe, prête à franchir toutes les barrières de la reconnaissance internationale.  Elle ne se fonde pas sur des options esthétiques communes mais elle est   nourrie d’histoires partagées et de poétiques adjacentes et exprime une expérience, un territoire, une vision archipélique.

Dans l‘objectif de valoriser la création plastique de la Caraïbe, l’Aica Caraïbe du Sud s’attache à réaliser différents projets.

Parmi les différents séminaires organisés par l’Aica Caraïbe du Sud  en Martinique ou à Barbade, le plus largement caribéen fut certainement Parcours Martinique. Ce symposium  a réuni en effet  en 2008 à la Fondation Clément les principaux acteurs culturels de Barbade, Martinique, Cuba, Costa Rica, Jamaïque, Curaçao,  République Dominicaine, Guadeloupe, Haïti ainsi que  des équipes muséales de New – York, des journalistes spécialisés et des galeristes autour de la question de l’émergence des artistes contemporains de la Caraïbe sur la scène internationale.

En 2011, un partenariat avec la revue Art Absolument aboutissait à la publication d’un numéro spécial bilingue : Art Caribéen, l’heure de la reconnaissance.

En 2012, Allison Thompson coordonnait et co – éditait  avec Alissandra Cummins, David A. Bailey, Axel Lapp, l’ouvrage collectif Curating in the Caribbean auquel plusieurs membres ont collaboré. Le livre a été présenté au Centre Wifredo Lam lors de la onzième biennale de La Havane.

En 2016, les cent quarante portraits photographiques de vingt – six artistes de la Caraïbe l’exposition Visions archipéliques sélectionnés par le curator Dominique Brebion proposait un   voyage dans la diversité de la photographie contemporaine caribéenne : de portraits traditionnels en espace naturel ou domestique à des images très construites, de mises en scène complexes et minutieuses à des créations numériques, de prises de vue sophistiquées à des captures par téléphone portable, d’une pratique post-moderne de la photographie à un détournement du medium, chaque œuvre participant  à  la construction d’une image globale de la région Caraïbe.

Image: Kelly Sinnapah Mary, Notebook of No Return, 2017, painting on sewing on fabric, 210 x 120 cm (detail)